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Au
sortir de cette excursion philosophique préliminaire, menée
malheureusement au pas de charge, il me faut entrer dans le vif du sujet.
Vatican II est un événement trop important pour ne pas s'inscrire dans
la logique qui se déploie depuis deux siècles sur la scène du monde. L'ouverture
au monde ne constituait-elle pas d'ailleurs le grand souci des
principaux artisans de cette assemblée d'évêques, d'une ampleur sans
précédent ? Le cas de Dignitatis humanae, par bien des
aspects, n'est pourtant pas aussi clair que peut le laisser songer
l'épure historique qui se dévoile ici à grands traits. Cette
déclaration conciliaire a été mûrement pesée ; chaque formule a
été discutée. Les arêtes du raisonnement se sont aujourd'hui
soigneusement limées, au point que l'on peut se demander, avec certains
théologiens qui s'en sont fait les apologètes, si ce texte n'est pas
tout simplement un non-lieu et si la théologie n'y brille pas surtout par
son absence.
Voici
en tout cas le texte essentiel :
“
Le concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la
liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que tous les hommes
doivent être exempts de contrainte de la part tant des individus que des
groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte
qu'en matière religieuse nul ne soit contraint d'agir contre sa
conscience, ni empêché d'agir, selon sa conscience, en privé ou en
public, seul ou associé à d'autres, dans les limites dues, il déclare
en outre que le droit à la liberté religieuse est fondé au fond sur la
dignité même de la personne humaine, telle qu'elle nous est connue, et
par la parole de Dieu révélé, et par la raison. Dans l'organisation
juridique de la société, ce droit de la personne humaine à la liberté
religieuse doit être reconnu de telle manière qu'il constitue un droit
civil ” (Dignitatis humanae, §2).
Cet
extrait constitue un patchwork de diverses influences ; son
interprétation en est rendue très complexe. Le lecteur manque de temps.
Plutôt que d'apporter notre interprétation (forcément subjective,
étant donné la complexité des influences dont ces lignes sont le
reflet), puisque ce texte est historique et qu'il s'impose à nous comme
tel, le meilleur parti à prendre est d'en faire une lecture distanciée,
en rétablissant son contexte interprétatif...
Au
lieu de faire semblant de se trouver, soi-même, en tête à tête avec
les Pères conciliaires à un matin du monde, pour s'interroger sur leur
véritable intention, on va brosser ici à grands traits l'histoire de sa
réception. Il est instructif de voir, avec un peu de recul, qui a dit
quoi sur un des passages les plus controversés de Vatican II.
Une
distinction préalable
Pour
bien comprendre l'enjeu de la polémique, je voudrais d'abord offrir
quelques instruments d'analyse, en distinguant clairement deux sortes de
droit. Si j'affirme que la personne a droit à la liberté religieuse, je
peux vouloir dire deux choses. Soit j'évoque un droit que j'appellerais
normatif parce qu'il indique simplement la norme de la conduite juste - et
telle est, depuis le Moyen Âge, la conception traditionnelle du droit.
Soit
je me fonde sur un droit dit subjectif et lorsque j'affirme que j'ai
droit, je dis simplement que ma liberté s'étend jusqu'à ce point. Ainsi
le veut l'expression c'est mon droit par exemple. C'est mon droit,
non pas parce que c'est juste, non pas parce que c'est bien, mais parce
que je suis libre de le désirer.
Dans
la tradition juridique, on a longtemps envisagé les choses autrement : Jus
a justitia disait Isidore de Séville dans ses fameuses Etymologies.
Le droit vient de la justice. Ce qui est injuste n'a pas de droit. La
plupart des tribunaux fonctionnent encore heureusement, quoique sans le
dire trop fort, d'après cette définition plus ancienne.
La
première question que se posent les interprètes du §2 de Dignitatis
humanae, serait donc à peu près la suivante : de quel droit parle
Vatican II, lorsqu'il reconnaît le terme "droit à la liberté en
matière religieuse". |